Appel à contributions : Les textures matérielles de l’accumulation : catalogues, inventaires et bases de données (pour le 10 janvier 2012)

Les textures matérielles de l’accumulation : catalogues, inventaires et bases de données

Dossier dirigé par Tiziana Nicoletta Beltrame et Christine Jungen

Dossier publié :
2013/4 (Vol. 7, n° 4) Les textures matérielles de l’accumulation

Résumés à envoyer le 10 janvier 2012

Cet appel à contribution se propose de réunir des études de la fabrication et la manipulation de catalogues, inventaires ou bases de données qui décrivent dans toute leur singularité le travail concret des opérations de catégorisation, de redistribution et de mise en réseau dans les différents dispositifs destinés à gérer l’accumulation de matériaux sous forme d’informations et de données. L’objectif est de chercher à capter dans ses aspects les plus routiniers et les plus invisibles le travail d’accumulation, d’organisation, de configuration et de manipulation d’éléments, et la manière dont ceux-ci sont rassemblés, décomposés, façonnés, matérialisés, mis en lien, immobilisés et réexportés . [1]

Accumuler, classer et redistribuer des « données » à des échelles de plus en plus grandes est une des caractéristiques des pratiques de savoir dans le monde contemporain : l’amplification des échelles, en termes de capacité d’accumulation tout d’abord, mais aussi, plus largement, d’organisation de ces accumulations souvent hétérogènes - la circulation, la catégorisation et la normalisation de matières en objets, données, informations - participent intimement des supports, aussi invisibles qu’éminemment politiques, de la production de connaissances (Bowker 2000, Bowker et Star 1999).

Cette amplification s’est notamment appuyée sur les possibilités techniques favorisées par l’émergence des bases et banques de données comme infrastructures permettant une extension considérable du rassemblement, archivage, façonnage et redistribution de données à vocation universelle (Bowker, art. cit.) Celles-ci ne constituent toutefois qu’un pan de la pluralité des dispositifs de gestion de l’accumulation qui coexistent aujourd’hui : catalogues, bases de données, inventaires, index, forment ainsi un ensemble dialogique de structures physiques, formées de matérialités diverses (numériques, papier...) qui cohabitent dans un objectif commun : rassembler, accommoder, ranger et retrouver des éléments au sein d’ensembles.

L’objectif de ce dossier, dans cette perspective, est de reconsidérer de manière comparative ces différents dispositifs matériels qui organisent et soutiennent les logiques cumulatives du savoir : comment capitaliser à grande échelle, manier et organiser des éléments hétéroclites (matériaux, objets, informations, données) ? Comment les modeler et les faire « tenir ensemble » ? Comment, plus largement, émergent, se stabilisent, s’articulent et coexistent les différents dispositifs visant à gérer l’accumulation ? Dans la continuité des travaux qui ont souligné, à rebours de l’appréhension du classement comme opération relevant exclusivement de l’intellect, le rôle central de la matérialité dans les pratiques de rassemblement, d’agencement et d’organisation des ressources documentaires (Baratin et Jacob 1996, Gardey 2008, Ruhleder 1995, Jabob 2011), nous proposons d’aborder la fabrication et la manipulation de ces dispositifs comme des artefacts à part entière, dotés d’une matérialité singulière qui agit sur le travail d’accumulation, de classement, de catégorisation et de configuration de ces ressources. On s’intéressera ainsi aux opérations matérielles d’accommodement, de mises en relation, de tissage de matériaux effectués par des techniciens, praticiens et concepteurs, au travail d’accumulation, de refaçonnage et de redistribution en objets, informations et données. Nous proposons en particulier d’aborder dans cette perspective les notions de répertoire comme ressource fondée sur le principe de similarité dans laquelle sont puisés et modélisés des éléments, des genres, des types, de catégorie comme mise en coexistence d’entités protéiformes, et de collection comme dispositif d’invitation à l’assemblage.

Les contributions peuvent proposer des études de cas empiriques sur la fabrication et la manipulation in situ de catalogues, inventaires ou bases de données : opérations d’intégration de matériaux dans un dispositif de classement, construction et gestion des champs, mots-clés, descripteurs, tags, création de liens entre des données, des objets, des collections... Il s’agit d’identifier et de décrire au plus près les pratiques de fragmentation et de ré-assemblage d’entités, le travail de standardisation et de réduction de la singularité, tout comme les opérations de catégorisation, de redistribution et de mise en réseau dans et en-dehors des différents dispositifs destinés à gérer l’accumulation de matériaux sous forme d’informations et de données. L’objectif est de chercher à capter dans ses aspects les plus routiniers et les plus invisibles le travail d’accumulation, d’organisation, de configuration et de manipulation d’éléments et la manière dont ceux-ci sont rassemblés, décomposés, façonnés, matérialisés, mis en lien, immobilisés et réexportés.

Les propositions peuvent notamment s’appuyer sur les entrées d’observation suivantes :

− Les parcours de vie (et de mort) des dispositifs de classement et de rangement, leurs qualités matérielles (un catalogue imprimé par exemple opère de manière radicalement différente sur une collection qu’une banque de données), et la manière dont ils façonnent la compilation et manipulation des matières et matériaux : comment est conçue la finitude (ou l’infinitude) d’un ensemble cumulatif, sa malléabilité et ses possibilités de reconfiguration ?

− Les va-et-vient entre différentes matières, entre inventaire papier et matière numérique : comment ceux-ci opèrent-ils entre une inscription dans une base et un objet dans une collection, entre un catalogue imprimé et une banque de données ? Comment s’opèrent les glissements entre des objets et leurs avatars (entre l’objet physique et l’objet numérisé, l’objet et ses descripteurs), la construction d’équivalences (aussi bien entre les différents éléments d’une même base qu’entre les différentes configurations et formes d’une entité donnée), la mise en cohabitation et la coopération des matériaux ?

− La constitution de « portraits », soit l’attribution d’un certain nombre de caractéristiques : comment définir et identifier un élément ? Quelles sont les modalités pour dresser un « portrait » (minimal, détailler) d’un objet pour l’intégrer aux catégories de classement ?

− L’accommodement de données ou éléments composites : quelles sont les opérations pour faire coexister, circuler, pour rendre maniables, commensurables et retrouvables des données composites et proliférantes ? Comment sont gérés, intégrés ou éliminés les incongrus, inclassables, restes ou résidus qui résistent ou regimbent à ces accommodements ?

Les auteurs doivent envoyer des propositions d’articles sous forme d’un résumé (problématique, méthodes et résumé des résultats, entre 2000 et 2500 mots, hors bibliographie) avant le 10 janvier 2012.

Les résumés doivent être envoyés aux responsables de ce dossier :

Tiziana Nicoletta Beltrame : belletrame@gmail.com
Christine Jungen : jungen@ivry.cnrs.fr

Références

Baratin M. et Jacob C. (éd.), 1996, Le Pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres en Occident, Paris, Albin Michel.
Bowker G.C., 2000, « Biodiversity Datadiversity », Social Studies of Science 30, no. 5, pp. 643-83.
Bowker G.C. et Star S.L., 1999, Sorting things out. Classification and its consequences, Cambridge, MA, MIT Press.
Gardey D., 2008, Écrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découverte.
Goody J., 1978, La raison graphique : la domestication de la pensée sauvage, Paris, les Éd. de Minuit.
Jacob C. (éd.), 2011, Lieux de savoir 2, Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel.
Ruhleder K., 1995, « Reconstructing Artifacts, Reconstructing Work : From Textual Edition to On-Line Databank », Science, Technology, & Human Values 20, n°1, pp. 39-95. (voir aussi l’article de Star et Ruhleder, publié en français dans la RAC : Star, S. L. et Ruhleder, K. (2010). Vers une écologie de l’infrastructure. Conception et accès aux grands espaces d’information. Revue d’anthropologie des connaissances, 4 (1), 114-161.)

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[1Voir à ce propos les deux dossiers de la RAC : « Les petites mains de la société de l’information » (à paraître) sur les techniciens invisibles de la production de l’information et « Enquête sur les ressources biologiques » sur les chaînes opératoires de collecte, de regroupement et de « mise en banque » du vivant.